Chronique · 4 septembre 2026
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Derrière les t-shirts roses, trois enfants morts
Trois enfants étranglés dans un sous-sol. Une mère qui ne nie rien. Et, trois ans plus tard, des femmes en rose devant le tribunal, des TikTok où l’on berce un bébé vivant en disant Same, Lindsay. L’affaire Clancy n’est plus seulement un procès sur la psychose post-partum : c’est le portrait d’un double standard, et d’une époque capable de ranger une foule derrière l’acte le plus impardonnable — pourvu que l’auteure soit une femme.

Cora avait cinq ans. Dawson en avait trois. Callan n’avait pas encore un an.
Le 24 janvier 2023, à Duxbury, au Massachusetts, Lindsay Clancy a envoyé son mari chercher à emporter. Puis elle a étranglé ses trois enfants dans le sous-sol. Elle a tenté de se tuer, a survécu, paralysée des jambes. Elle ne nie pas les faits. Le procès de 2026 ne porte pas sur qui a tué. Il porte sur une seule question : était-elle pénalement responsable ?
Devant le palais de justice, des femmes en rose se rassemblent. « She needed help. » « I could have been Lindsay. » Des GoFundMe. Une solidarité qui ne s’adresse pas aux trois enfants morts, mais à celle qui les a tués.

Voilà le moment dystopique. Pas seulement le crime. Le spectacle autour du crime.
Le bébé comme accessoire
Le format le plus glaçant est venu de TikTok. Une mère berce ou allaite son nourrisson. Des larmes. En fond : un extrait du journal de Clancy lu au tribunal. En légende : Same, Lindsay. Parfois : « This could be you. »
On prend un enfant vivant, incapable de consentir, et on le place dans le cadre d’un hommage à une femme qui a tué les siens. Le bébé n’est plus un enfant. Il est un accessoire. Un otage esthétique.
Le postpartum existe. L’épuisement existe. Des milliers de mères les traversent sans passer à l’acte. Filmer son propre bébé pour coller son visage à celui d’une infanticide, ce n’est pas « briser le tabou ». C’est exposer un enfant à un récit d’identification avec un meurtre d’enfants.
Inversez le sexe. Des pères qui berceraient leur bébé en citant le journal d’un homme qui a tué ses trois enfants, légende « Same, Patrick » : la plateforme exploserait. Ici, on a appelé ça de la sororité.
Le droit, et ce qu’il n’efface pas
La psychose post-partum existe. Elle est rare. La défense plaide la maladie et la surmédication. Si le jury conclut à l’absence de responsabilité, Clancy ira à l’hôpital psychiatrique, pas en prison. C’est une question de droit. Elle mérite un dossier médical et un jury. Pas un t-shirt. Pas un Reel.
On peut reconnaître une maladie sans canoniser l’acte. On peut exiger de meilleurs soins périnataux sans transformer trois enfants morts en affiche, et sans asseoir un quatrième — vivant — devant la caméra pour valider le slogan.
Le double standard
Un père envoie sa femme chercher le souper. Il tue les trois enfants. Imagine-t-on des hommes crier « Same, Patrick » ? Des rassemblements « He needed help » ? Des vidéos avec un bébé dans les bras ?
Personne n’y croit. Des dizaines de milliers d’hommes incarcérés ont des troubles mentaux. On ne les habille pas en icônes. On ne dit pas « nous sommes tous lui ».
Des millions de femmes accouchent, s’épuisent, jonglent avec plusieurs enfants — et ne les tuent pas. Pourquoi cette identification à celle qui l’a fait ? Pourquoi y mêler le corps d’un enfant qui n’a rien demandé ?
Ce que « protéger l’acte » veut dire
On ne dit pas : « Tuer ses enfants est bien. » On déplace le centre. Les victimes deviennent un décor. La mère devient le sujet. Le système médical devient le vrai accusé. Le mari devient suspect par défaut. Et le dernier tour de passe-passe : on recycle un bébé vivant pour humaniser celle qui a tué les siens.
La maladie peut expliquer un effondrement. Elle n’oblige pas une foule à se photographier en rose. Elle n’autorise pas le slogan Same. Elle n’efface pas trois prénoms.
Le jury tranchera : prison, hôpital, ou procès-nul. Ce n’est pas à une chronique de jouer au treizième juré.
En revanche, on n’a pas besoin d’attendre le verdict pour ceci : « ça aurait pu être moi » n’est pas de l’empathie. Filmer son bébé pour le dire, c’est faire entrer un enfant dans une liturgie qui range une foule derrière une femme qui a tué les siens — pendant que Cora, Dawson et Callan attendent encore qu’on les prononce en premier.
Emmanuelle Beauchamp

