Chronique · 9 septembre 2026
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Ce n’est pas notre roi
Ottawa vient de coller le visage du roi Charles III sur le nouveau 20 $. On nous parle de tradition, de sécurité, de « souveraineté canadienne ». Au Québec, on voit autre chose : l’effigie d’une couronne à laquelle ce peuple n’a jamais librement prêté serment. *Je me souviens.* Des Patriotes. Des deux intégrations forcées. D’une langue qu’on a fallu défendre le fer à la main. Le billet est vert. L’histoire, elle, est rouge.

Le 3 septembre 2026, à Ottawa, on a dévoilé le nouveau billet de 20 dollars. Vertical, vert, en polymère, « plus sûr que jamais ». Au centre : le visage du roi Charles III. Derrière : le Mémorial de Vimy. Autour : les fleurs des provinces et des territoires, quelques plantes autochtones dans une fenêtre, une tapisserie végétale pour célébrer « l’engagement écologique » du monarque. Mise en circulation prévue à la fin février 2027.

On nous dit que c’est de l’histoire. On nous dit que c’est « qui nous sommes ». On nous dit même, par la voix de la gouverneure générale, que notre monnaie « affirme notre souveraineté ».
Laquelle ?
Pas la nôtre.
Un visage qui n’est pas le nôtre
Ce n’est pas un détail graphique. Un billet de banque est un acte politique. On y choisit qui a le droit d’occuper l’espace le plus banal et le plus quotidien : celui de l’échange. Celui qu’on tend au dépanneur, qu’on plie dans un portefeuille, qu’on donne à un enfant. Pendant plus de soixante-dix ans, ce visage a été celui d’Élisabeth II. Désormais, ce sera celui de son fils. Quatrième monarque britannique à figurer sur un billet canadien. Premier depuis plus de soixante-dix ans. Premier billet canadien à porter Charles III.

Le Canada anglais appelle cela une tradition constitutionnelle. Au Québec, cela s’appelle autre chose : la mémoire d’une conquête qui n’a jamais fini de s’écrire.
On peut aimer les jardins. On peut respecter un homme. On peut même trouver le dessin « joli ». Ce n’est pas la question. La question est celle-ci : pourquoi, en 2026, le peuple québécois devrait-il encore manier, compter, épargner et transmettre l’effigie d’une couronne à laquelle il n’a jamais librement prêté allégeance ?
Le Québec a tranché, pour ce qui est de son Parlement. Depuis décembre 2022, les députés de l’Assemblée nationale ne jurent plus fidélité au roi. Ils jurent loyauté au peuple du Québec. Point. C’était la seule chose raisonnable. Ottawa, lui, continue d’exiger des élus fédéraux le serment à Charles III. Le nouveau vingt dollars n’est que la version de poche de cette exigence : tu n’as pas à le dire à voix haute ; tu le portes dans tes poches.
Nous n’avons pas choisi ce visage. On nous le met dans les mains.
Deux fois forcés
On répète, à Ottawa, que les Québécois sont des Canadiens comme les autres. C’est le plus vieux mensonge de la Confédération.
Nous n’avons pas « choisi le Canada » comme on choisit une maison. Nous avons été intégrés. Deux fois.
D’abord par les armes, en 1759-1760, puis par le traité de Paris de 1763. Une colonie française, catholique, de droit civil, devient possession de la Couronne britannique. On nous laissa la langue et la foi — non par générosité mystique, mais parce qu’il fallait gouverner un peuple qu’on ne pouvait pas simplement effacer.
Ensuite par le droit, après avoir écrasé ceux qui avaient osé vouloir un pays. En 1837 et 1838, les Patriotes se lèvent. Ils demandent un gouvernement responsable, le respect de la majorité francophone, la fin de l’arbitraire colonial. Ils parlent déjà de nation. À Saint-Denis, ils tiennent. À Saint-Charles, à Saint-Eustache, on les brise. Villages brûlés. Hommes pendus. D’autres déportés jusqu’en Australie. En 1838, Robert Nelson proclame l’indépendance du Bas-Canada. Londres répond par le rapport Durham et par l’Acte d’Union de 1840 : fondre les deux Canadas pour noyer le français dans une majorité anglaise.
1867 n’est pas l’aboutissement d’un rêve québécois. C’est la troisième couture. On nous coud à un ensemble conçu ailleurs, dans une langue d’État qui n’est pas la nôtre, sous une couronne qui n’est pas la nôtre.
Deux fois forcés. Deux fois « intégrés ». Et l’on s’étonne, ensuite, que le mot Canadien ne nous aille pas comme un gant.
Je me souviens
La devise n’est pas un slogan touristique. Elle n’est pas non plus, contrairement à ce qu’on enseigne trop souvent hors d’ici, un simple « souvenir de la Nouvelle-France ». Elle est un refus de l’amnésie.
Je me souviens de ceux qui ont donné leur vie pour que le français ne soit pas relégué au rang de patois de cuisine. Je me souviens des ceintures fléchées, des assemblées des Six Comtés, de Chénier dans l’église de Saint-Eustache. Je me souviens que le lundi avant le 25 mai, ici, n’est pas Victoria Day : c’est la Journée nationale des Patriotes.
Je me souviens aussi de ce que le Canada anglais a trop souvent fait du français : une concession, une politesse, un coût. Jamais un égal. On tolère notre langue dans les lois, on la grignote dans les faits. On s’indigne quand Québec se donne des outils pour durer, et l’on trouve naturel que le visage du souverain britannique occupe encore le billet le plus utilisé du pays.
Il y a une différence de nature, pas seulement de degré, entre la culture québécoise et celle du Canada anglais. Une langue. Un droit. Une mémoire catholique et laïque à la fois. Une littérature, un théâtre, une chanson, une façon d’habiter l’hiver et la politique. Un rapport à l’État qui n’est pas celui de Toronto. Un rapport à l’Empire qui n’est pas celui d’Ottawa. Le nier, c’est déjà commencer à nous dissoudre.
Le Canada officiel a toujours mieux su célébrer Vimy que Saint-Denis. Vimy est au verso du nouveau billet : un monument juste pour les morts de 1917, et un récit national canadien qui s’écrit sans nous demander si nous y reconnaissons le nôtre. Les Patriotes, eux, n’auront jamais leur place sur la monnaie d’Ottawa. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix.

Le mépris n’a pas besoin de crier
On nous dit parfois : « Personne ne vous méprise. » Le mépris, au Canada, est rarement vulgaire. Il est administratif. Il est statistique. Il est constitutionnel.
Il consiste à parler d’« une province comme les autres » quand on désigne le seul peuple fondateur d’Amérique du Nord qui n’a pas d’État souverain. Il consiste à trouver excessif que nous protégions le français, et normal que le roi d’Angleterre figure sur l’argent que nous gagnons en français. Il consiste à s’émouvoir de « l’unité canadienne » chaque fois que Québec rappelle qu’il n’a pas signé la Constitution de 1982.
Les élites d’Ottawa et d’une partie du Canada anglais n’ont pas besoin de haïr le Québec pour le réduire. Il leur suffit de ne pas le voir comme un peuple. Un peuple a un destin. Une province a un budget.
Le Québec devait être un pays. Ce n’est pas une injure aux voisins. C’est la phrase la plus simple qu’on puisse dire d’une nation qui possède déjà tout ce qui fait un État — territoire, institutions, langue, histoire, volonté intermittente mais tenace — sauf la souveraineté formelle.
Nous ne prêterons pas serment
Qu’on le grave ailleurs qu’à Westminster :
Le Québec ne prêtera jamais, de bon cœur, serment d’allégeance à la couronne britannique.
Nos élus, à Québec, ne le font plus. C’est peu. C’est déjà tout. Le reste du pays peut continuer de jouer God Save the King ; cela n’oblige pas une nation à s’agenouiller.
Le nouveau vingt dollars circulera. On l’utilisera, parce qu’il faut bien payer le pain. Mais qu’on ne nous demande pas d’y voir « notre » visage. Le nôtre n’est pas à Buckingham. Il est dans les rues de Saint-Denis, dans les archives de 1837, dans la phrase courte qu’on lit sur les plaques d’immatriculation et qu’on n’a toujours pas épuisée.
Je me souviens.
Nous n’avons pas à demander pardon d’exister. Nous n’avons pas à remercier une couronne d’avoir survécu. Nous n’avons pas à transformer en fierté canadienne ce qui fut, pour nous, une suite de défaites qu’on a ensuite baptisées « compromis ».
Un jour, peut-être, un autre papier — le nôtre — portera d’autres visages. En attendant, chaque fois que ce nouveau billet passera de main en main, qu’on se rappelle au moins ceci :
ce n’est pas parce qu’un empire imprime son roi sur notre argent que nous lui appartenons.
Le Québec n’est pas une province qui s’ignore. C’est un peuple qui se souvient.

