Chronique · 12 octobre 2026
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Blainville, ou la nuit où Québec a choisi Stablex contre son peuple
Une loi spéciale, un bâillon, une ville expropriée, une tourbière sacrifiée : l'affaire Stablex n'est pas un dossier local. C'est le portrait d'un gouvernement qui ne demande plus la permission, et d'un peuple qui a trop longtemps pris l'habitude de se taire.

Il y a des gestes politiques qui ne se commettent qu'à la faveur de la nuit. Pas parce qu'il fait noir, mais parce que personne ne regarde.
En mars 2025, le gouvernement de la CAQ a imposé le bâillon pour faire adopter le projet de loi 93. Pendant que le Québec dormait, l'Assemblée nationale a été forcée d'étudier à toute vapeur une loi conçue pour une seule entreprise. Une loi qui exproprie la Ville de Blainville contre son gré, au coût de 17 millions de dollars, pour remettre à la filiale québécoise de l'américaine Stablex le terrain qu'elle convoitait. Le projet de loi avait été déposé moins d'un mois plus tôt. Son principe n'avait même pas été adopté. Pourquoi tant de hâte ? Parce que Stablex voulait commencer à raser le terrain avant le 15 avril. Le calendrier d'une multinationale est devenu le calendrier de notre Parlement.
Ce qu'on a sacrifié

Le terrain cédé à Stablex comprend neuf hectares de milieux humides et 58 hectares de boisés, en bordure de la grande tourbière de Blainville. Dessus, on enfouira des déchets dangereux. Et pas seulement les nôtres : de 2018 à 2022, Stablex a reçu des centaines de milliers de tonnes de déchets dangereux en provenance des États-Unis.

Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, le BAPE, l'organisme que nous payons précisément pour évaluer ces projets, avait livré en 2023 un rapport accablant. Selon les élus d'opposition, il n'y voyait aucune acceptabilité sociale, et aucune urgence à agrandir le site. La Ville avait proposé une solution de rechange. Les municipalités, les groupes environnementaux, les trois partis d'opposition, tous ont dit non. La CAQ a tout balayé.
Les mots de la mairesse Liza Poulin résument l'affaire mieux que quiconque : l'État s'est donné le droit de faire ce que la loi interdit normalement, pour rendre service à une entreprise.

Relisez cette phrase. Puis demandez-vous ce qui empêchera demain un gouvernement de faire la même chose avec votre terrain, votre lac, votre village.
Le mépris comme méthode
Ce n'est pas la première fois. Le bâillon, procédure d'exception censée servir en dernier recours, est devenu un réflexe sous la CAQ : pour Stablex, c'était déjà le sixième selon Québec solidaire. Un gouvernement qui gouverne par bâillon, c'est un gouvernement qui a cessé de croire qu'il doit convaincre. Il se contente d'imposer.
Et quand Blainville a tenté de se défendre devant les tribunaux, la demande d'injonction pour suspendre la loi a été rejetée. Les arbres sont tombés. Le dossier est clos, nous dit-on.
Ceux qui se sont levés

Pourtant, quelque chose s'est passé à Blainville. Dans les jours suivant l'adoption de la loi, des centaines de personnes sont descendues dans la rue, avec une trentaine d'élus municipaux venus de partout. Une mobilisation jamais vue, de l'aveu même des organisateurs.
Et puis il y a William Guindon. Quatorze ans. Quand toutes les portes se sont fermées ici, ce jeune Blainvillois a porté la cause devant la Commission de coopération environnementale, l'organisme créé par le Canada, les États-Unis et le Mexique. À quatorze ans, il fait ce que des ministres refusent de faire : il demande des comptes.
Si un adolescent trouve le courage de se lever, quelle est notre excuse ?
Assez chialé
Voilà la vérité inconfortable. Les Québécois savent s'indigner. Nous excellons dans l'art de pester sur les réseaux sociaux, de soupirer devant le bulletin de nouvelles, de répéter que « de toute façon, ça ne changera rien ». C'est exactement sur cette résignation que comptent ceux qui gouvernent la nuit.
Un peuple qui se plaint sans agir est le rêve de tout pouvoir. Un peuple qui se lève est son cauchemar.
Se lever, ce n'est pas forcément brandir une pancarte. C'est écrire à son député et exiger une réponse. C'est assister au conseil municipal. C'est appuyer financièrement les villes et les groupes qui se battent devant les tribunaux. C'est se souvenir, le jour du vote, de qui a voté quoi en pleine nuit. C'est refuser que le Québec devienne la poubelle d'un empire voisin pendant qu'on nous parle de fierté nationale.
Une nation qui ne protège pas sa propre terre n'est souveraine que de nom. La souveraineté, ça ne commence pas par un référendum. Ça commence par une tourbière à Blainville, et par des citoyens qui décident qu'elle ne sera pas vendue sans eux.
La CAQ a choisi la nuit. À nous de choisir le jour.


